Un prince à bord

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Trogir 25 août 1990

Quand le prince arriva à bord il venait du Venezuela ; il lava sa chemise et l’étendit sur un cintre ; il n’avait pas déjeuné et se contenta de deux œufs au plat. On ne peut rêver d’homme plus simple et moins prétentieux

Quand la princesse arriva à bord elle venait de Hollande –  apparemment elle était séparée du prince – elle se mit à râler car elle n’avait pas de cabine pour elle-seule et devait partager la très grande cabine arrière avec celle qui n’était que la fille de son mari (et pas la sienne) ce dont nous n’avions pas été informés. Il était impossible de les distribuer différemment dans la mesure où elle faisait chambre à part d’avec le Prince.

Elle demanda immédiatement à aller se baigner. Yves s’exécuta de bonne grâce et l’emmena à l’extérieur du port en Zodiac.

Quand Roxane, la fille du prince arriva de New York, elle était souriante, avec une très belle personnalité, elle s’adapta tout de suite à tout. Intelligente et fine, elle était journaliste de l’un de ces quatre magazines féminins les plus importants et anciens des Etats-Unis nommés là- bas « Les Quatre Sœurs ».

Quand les fils du prince, Teymour et Alexander, arrivèrent à leur tour des U; S.A., ils se montrèrent drôles amicaux et simples ; c’étaient de brillants jeunes-gens qui effectuaient leurs études dans de très grandes universités américaines.

                                                   Saint-Graal à quai à Trogir

Enfin tous étaient à bord et on largua les amarres pour de superbes mouillages entre Trogir, Split, Hvar, Korcula, Dubrovnik. Mouillages de rêve, propices aux nombreuses séances de planche à voile et de ski nautique qui ont a été très appréciées.

Il est vrai que jamais à bord du Saint-Graal, on ne rationnait ce genre d’activités prévues dans les services qu’offrait le bateau aux passagers, quoiqu’il nous en coûta ; car effectivement c’était un surcroit de travail de descendre, puis de remonter à bord, les équipements adéquats, de tracter les skieurs pendant une heure pour Yves et pour moi, de me mettre à l’eau avec les débutants pour les aider à démarrer en ski ou en planche. Pour le ski, je me mettais derrière eux pour leur faire prendre une bonne position et les maintenir en équilibre pour sortir de l’eau. Mon monitorat de ski nautique nous faisait un peu une spécialité.

En planche à voile, j’avais mis au point une méthode pour aider les néophytes à commencer sans se décourager : je me mettais à l’eau avec eux, munie de mes palmes et je ne les lâchais pas. Je les conseillais, accrochée à l’arrière de la planche, ce qui me permettait de l’équilibrer quand ils remontaient dessus ou quand ils étaient un peu en déséquilibre dans leurs manœuvres. Personnellement, quand j’avais débuté la planche on m’avait crié, de loin, des conseils que je ne comprenais d’autant moins que personne ne m’avait appris les principes, pourtant simples, et je m’épuisais sans résultat.

Le fait d’être assisté, de près, rassurait nos passagers ; mais j’avais aussi pris la précaution de leur expliquer d’abord, avec une petite maquette en carton et papier, les principes de l’équilibre sur la planche, mais aussi les principes de prise de vent et du positionnement de la voile par rapport à l’avant et à l’arrière de la planche qui conditionnent la direction que l’on veut prendre. D’où le succès de ces apprentissages : le Prince, à 73 ans, avait réussi très vite à faire route sur la planche à voile ! Il avait fait l’admiration d’Yves.

Bien sûr ce rôle de moniteurs alourdissait notre travail à bord, mais plaisir ensuite de voir leur fierté et leur joie d’avoir réussi !

                               Jeux de planches au mouillage en Yougoslavie

Toute la croisière se passa très bien, sauf pour les repas où la princesse disait sans rire qu’il y avait trop de mets et demandait que j’en retire, alors que les jeunes gens qui se régalaient se récriaient en riant et disant qu’il n’était pas question d’en enlever !

Le Prince, lui, ne disait rien il était toujours content, heureux d’avoir pu ressembler sa famille dispersée.

Cette famille, réunie d’une façon exceptionnelle à bord, était étonnamment polyglotte. Le père la mère et frères et sœur pouvaient commencer une conversation en anglais, poursuivre en espagnol et la finir en français ! La princesse d’origine hollandaise et le prince iranien avaient, en plus, initié leurs enfants à leurs langues maternelles respectives ce qui faisait cinq langues pratiquées !

Le Prince était un authentique prince dont la dynastie et la noblesse, à contrario de celles du dernier Shah, étaient très anciennes. Cependant, il avait été proche du Shah et l’avait soutenu. Il était à l’origine de la création de l’O.P.E.C. (Organization of the Petroleum Exporting Countries) qui a été créée par le Venezuela et l’Iran au temps du Shah.

Un jour que nous étions restés à bord tous les deux, il m’avait raconté que, du fait de son implication dans l’OPEC, il avait pu tenir quelques temps sans être inquiété par les Ayatollahs. Mais la situation s’était ensuite dégradée : Son frère et lui habitaient l’immense domaine familial parsemé de ruines antiques auxquelles précisa-t-il, ils n’attachaient pas d’importance car ils les avaient toujours eues sous les yeux. Un matin, à partir de leur habitation qui surplombait plusieurs hectares avec une vue dégagée, ils avaient vu arriver des voitures militaires. Ils avaient compris l’imminence du danger et s’étaient enfuis, dans leurs voitures, en direction inverse, vers la Turquie. Ainsi ont-ils pu échapper à l’arrestation, en abandonnant tous leurs domaines.

Il m’a expliqué qu’il avait pu continuer une carrière dans les milieux du pétrole au Venezuela où il était bien connu et apprécié, d‘autant plus qu’il avait été le tout premier ambassadeur de l’Iran à Caracas.

Voilà ! Nous avons reçu à bord un authentique prince PERSAN. Il tenait beaucoup à ce terme car pour lui, il n’y avait pas d’Iran mais toujours la Perse.

En me remémorant, pour cette « Histoire du Saint-Graal,  ce personnage attachant, plein de noblesse naturelle, de simplicité et de charme, alors qu’il était déjà âgé – il devait avoir 73 ans-, j’ai cherché à mieux connaitre cette famille.

« Notre » prince était fils d’un prince persan Abdol Hossein Mirza Farman Farma descendant d’une famille de rois ayant régné sur la Perse au XVIIIe s. la première épouse d’Abdol était fille du roi régnant. Ce premier mariage a duré 20 ans, après il avait eu 7 femmes légitimes ou non, d’où 24 fils et 13 filles de 8 femmes différentes ! Il semble qu’une bonne part de ses mariages aient été déterminée pour des alliances politiques et pourtant ce prince était un homme déjà très imprégné d’Occident et moderne, très instruit et cultivé dans tous les arts nécessaires à un prince persan du XIXe siècle. Mais il avait fait ses études à l’Académie militaire autrichienne à Téhéran, devenu colonel puis commandant en chef de l’armée en Azerbaïdjan, puis gouverneur de plusieurs provinces où il avait fondée l’une des premières écoles laïque pour les filles ! Il a été ensuite ministre de la justice qu’il a reformée dans l’esprit occidental. (Son propre frère était Shah à cette époque). Au début du XXe siècle il a créé un ministère de la santé, il a mis en place l’Institut Pasteur d’Iran et introduit la vaccination contre la variole. Donc un homme très progressiste et on mesure combien ce pays avait évolué très tôt, et comme il est retombé dans l’obscurantisme après la chute du Shah !

Ce qui est anecdotique c’est que le fondateur de la dynastie Pahlavi, Reza khan, père du dernier Shah d’Iran, promu dans un coup d’état, avait été sergent sous les ordres du prince Abdol et c’est ce dernier qui l’avait promu au grade d’officier,  le premier stade de son ascension !

Quant au nom de Farman Farma c’est en fait un qualificatif et cela signifie « Le plus grand des commandants » titre qui terminait une litanie de noms et de qualificatifs d’Abdol, mais c’est ce dernier nom qu’il a adopté comme nom de famille. Le nom de Farman Farmanian, que portait « notre prince » signifie « Ceux qui descendent du Farman farma »

Tous les enfants d’Abdol, dont « notre » Prince Manoucher, avaient fait des études supérieures à l’étranger. Manoucher était le 6e fils d’Abdol. Il avait fait ses études à Birmingham ; il est devenu ingénieur spécialisé dans les pétroles. Après avoir été dans l’armée, il devint ensuite directeur général du Pétrole et des Mines en 1949, enfin directeur des ventes pour la Compagnie nationale iranienne de pétrole. Après sa fuite d’Iran, il s’était installé au Venezuela.

Sur sa vie passée il a écrit avec l’aide de sa fille Roxane “Blood and oil; a prince’s memoir of Iran, from the Shah to the Ayatollah” en 1997.

Il a eu trois enfants : les trois jeunes gens venus à bord. Après leur voyage avec nous, le Prince nous avait écrit une très gentille carte : « Yves et Jeanine, Je dois vous dire que parmi les voyages que nous avons faits, le Saint-Graal a été le meilleur et votre présence était la bonne raison…etc. Il nous invitait à le contacter à l’hiver 1991/92 au Venezuela, car nous devions retourner aux Antilles pour la saison.

Alexander nous aussi envoyé une lettre de remerciements pour ces heureuses vacances. Après le décès d’Yves ils m’ont écrit une très gentille lettre. C’est là que l’on mesure leur grande noblesse de cœur qui surpasse encore plus leurs titres nobiliaires.

Je n’ai pas eu connaissance de la mort du Prince en 2003, J’aurais aimé pouvoir envoyer à Roxane, Teymour et Alexander un mot de compassion, car j’ai eu beaucoup de sympathie pour eux tous.

Ils ont été nos derniers clients de charter  et  j’ai remarqué une très curieuse coïncidence : après la mort d’Yves, le bateau a été vendu à des Hollandais. Les nouveaux acquéreurs du Saint-Graal l’ont débaptisé et l’ont appelé « Petronella » : c’était le prénom notre dernière passagère: la Princesse !

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